Loin de n’être qu’un agréable divertissement, musique et chansons ne cessent de prouver leurs effets bénéfiques sur les personnes atteintes de troubles de la mémoire comme la maladie d'Alzheimer. Le point sur l’état des connaissances. 

 « On a tous dans l’coeur une petite fille oubliée… Et la p’tite fille chantait un truc qui m’colle encore au coeur et au corps ». Tout le monde garde en tête une chanson liée à un souvenir particulier, sorte de madeleine sacrément efficace. Mais qu’en est-il lorsque la mémoire flanche ? « On a remarqué que souvent, les patients à qui l’on propose de vieilles chansons qu’ils n’ont pas chantées depuis longtemps ont un peu de mal à retrouver les paroles, mais se souviennent de la mélodie, explique Hervé Platel, professeur de neuropsychologie à l’université de Caen : la trace de la mélodie se conserve mieux car elle ne change pas, contrairement aux paroles. Au fur et à mesure des ateliers musicaux, on a constaté que les patients amélioraient leurs performances et parvenaient à se remémorer les chansons. On a donc décidé de leur en faire apprendre de nouvelles. Et au bout de cinq ou six séances, ils étaient capables de les fredonner, alors même qu’ils ne se souvenaient pas d’avoir participé aux ateliers ! » 

Apprendre à nouveau

Y aurait-il donc possibilité de nouveaux apprentissages, même lorsque la mémoire est très défaillante ? « Le problème, pour ces patients, est la capacité à remettre en contexte les informations et à aller les chercher. Mais cela ne veut pas dire que le cerveau ne mémorise plus rien. Ce constat change l’image de la maladie d’Alzheimer : on ne recommence pas à zéro à chaque fois. Les chansons répétées laissent bel et bien une trace dans leur cerveau – à leur insu puisqu’ils ne sont pas conscients qu’ils ont appris quelque chose de nouveau. » Et le neuropsychologue de citer l’exemple d’un couple de patients, parvenus à conserver une relation très intime grâce à la musique. « Lui emmenait sa femme, qui avait un Alzheimer très avancé, à des concerts. Mais avant de s’y rendre, il lui faisait écouter plusieurs fois les oeuvres qu’ils allaient entendre. Intuitivement, il avait remarqué qu’elle était ainsi plus attentive au concert. Le fait d’être confronté aux mêmes stimuli rend la chose familière. » 

Les deux hémisphères du cerveau concernés

Car la musique engage le cerveau de manière beaucoup plus large que la fonction du langage : les deux hémisphères sont ici concernés – le droit pour ce qui relève de la perception (reconnaître la mélodie), le gauche pour ce qui est des mots et des souvenirs associés à une oeuvre (capacité à la nommer). La structure répétitive, typique des chansons où un refrain revient régulièrement, active ainsi différentes régions du cerveau – les régions temporales, préfrontales, sous-corticales, l’hippocampe. En conséquence, même en cas de lésion dans le cerveau, celle-ci n’aura pas un impact aussi fort pour la musique que pour le langage et le patient pourra conserver une partie importante de ses connaissances musicales. « Les régions détruites le restent, précise Hervé Platel. Mais ce qui n’est pas endommagé fonctionne mieux. » 

Musique et troubles du langage

Si elle soutient la mémoire, la musique possède également d’autres vertus : des patients apathiques s’éveillent, recommencent à communiquer, développent leur capacité à être présents, se montrent moins déprimés et plus calmes. Elle permet en outre aux personnes aphasiques ou souffrantes de troubles du langage, par exemple à la suite d’un AVC ou d’un trauma crânien, de retrouver la parole plus rapidement. « Au-delà du fait que la musique résiste mieux aux lésions, il existe des zones du cerveau communes au langage et à la musique. Le fait de répéter des phrases avec une mélodie permet au patient de mobiliser des ressources cérébrales proches de celles du langage. » Et si elle n’a pas encore révélé tous ses secrets, le lien entre la musique et la mémoire offre d’ores et déjà de fort intéressantes pistes thérapeutiques. 

Pour ou contre les activités pour la mémoire ?

 

Ressources :

Le cerveau musicien, Bernard Lechevalier, Hervé Platel, Francis Eustache, éd. De Boeck, 2010, 47,50 € 

Musique et cerveau, Emmanuel Bigand, Michel Habib, Vincent Brun éd. Sauramps Médical, 2012, 32 € 

L’association pour la recherche sur Alzheimer