Sentiment d’être un garçon ou une fille, curiosité pour le sexe opposé, découverte de son propre corps, puis prudente approche de celui de l’autre. Faut-il l’accompagner, le protéger, le mettre en garde plus qu’un autre dans l’évolution de sa sexualité ?

La plupart des psys s’accordent pour recommander aux parents la plus grande retenue dans l’information sur la sexualité : « Attendez que votre enfant handicapé pose des questions et ne lui en dites pas plus qu’il n’est capable d’entendre. » Sous cette formule simple se cache une vraie difficulté. Ne pas aller au-delà de la demande signifie faire taire ses propres inquiétudes. Et afficher une telle sérénité n’est pas si facile quand l’avenir de votre enfant vous préoccupe.

Ne pas polluer le présent

« Je veux me marier avec Jennifer de la télé. Est-ce que tu sais combien j’aurai d’enfants avec elle ? » Pas de problème avec un petit qu’aucun handicap ne limite dans ses projets : ces questions vous feront sourire. Mais si vous savez votre enfant stérile, si l’évolution de son handicap l’entraîne vers une plus grande dépendance physique ou que ses capacités intellectuelles l’empêcheront d’être un jour responsable d’un bébé, vous aurez peut-être une boule dans la gorge. Plus généralement, comme le constate Sophie Lamour, de Sésame Autisme Roussillon, qui anime rencontres et tables rondes sur la sexualité des jeunes handicapés, beaucoup de parents sont confrontés à l’idée – vraie ou fausse – que leurs enfants ont une chance infime d’être heureux en amour. « Les jeunes handicapés sont généralement très amoureux. Cela nous fait mal, parce que les autres sont pour eux des Esmeralda et que leur passion restera le plus souvent inassouvie », remarque-t-elle. Si bien qu’il peut être tentant de les prévenir et les protéger d’une déception à venir. C’est la position de la maman d’Alexiane, 13 ans, qui présente une délétion du chromosome 4 retardant son développement. « Ma fille a un gabarit de 10 ans et une maturité de 7 ou 8 ans. Elle se voit maman et dans la normalité des choses en dépit de son handicap, raconte-t-elle. Je souhaite la dissuader d’avoir un enfant, mais si j’essaie de lui expliquer ma position, elle se fâche. J’espère qu’elle ne tombera pas de haut quand elle en aura l’âge. »

Taire ses craintes sur une vie amoureuse et sexuelle

Sheila Warembourg, consultante diplômée en sexologie et santé publique anime des groupes de parole avec des adolescents. Pour elle, il est pourtant très important de laisser rêver ceux dont le futur d’hommes, de femmes ou de parents est incertain. « Pour leur donner le temps de se construire une image féminine ou masculine, ne mettez pas en avant vos propres craintes, conseille-t-elle. À une petite jeune fille qui imagine ses futurs enfants, il ne s’agit pas de renvoyer la réalité biologique ou sociale. Répondez par d’autres questions : “Ah, tu veux des enfants ? des filles ou des garçons ? Comment tu t’en occuperas ? Et comment tu les appelleras ?” Vous l’aidez ainsi à construire l’image de femme dont elle a besoin pour grandir. »

Les mots justes face aux questions sur la sexualité

L’inquiétude des parents fait facilement écran aux véritables questions des enfants, qu’il faut pourtant essayer de comprendre. Un petit de moins de 7 ans qui veut savoir comment on fait les bébés se satisfait largement des histoires de petite graine et de cigogne. Il se moque parfaitement de l’aspect pratique des choses. Il veut savoir d’où il vient, être rassuré sur le fait que ses parents l’ont désiré, même – et surtout – s’ils ne vivent plus ensemble. En revanche, dès qu’il en est capable, oubliez les “zizi” et “zézette” pour lui enseigner les mots justes (pénis, vagin, etc.) qui servent à désigner les organes sexuels. « C ’est une mesure de précaution qui se révèle vitale en cas d’agression sexuelle, car l’enfant sait décrire ce qui s’est passé », ajoute Sheila Warembourg.

Livres adaptés sur la sexualité

L’enfant plus grand est en mesure de comprendre la gymnastique sexuelle des adultes, mais il ne s’en soucie pas davantage. De ce point de vue, Le guide du zizi sexuel, de Zep, illustre bien le paradoxe des 8-13 ans. Titeuf ne pense qu’à ça, mais il préfère largement l’imaginaire au concret : « Dégueulasse ! », affirme-t-il en apprenant que les salives se mélangent lorsque les grands s’embrassent. L’école primaire est l’âge de la curiosité anatomique et des doutes sur sa propre normalité. Cette dernière question prend logiquement une grande importance chez celui qui se sait différent. Il faut lui donner les moyens de se rassurer. Signe qu’il a grandi, le jeune sera souvent trop pudique pour vous poser des questions directes. Mettez à sa disposition des livres adaptés à son âge, qu’il pourra consulter seul, et surtout ne lui imposez pas une information qui, venue de vous, va naturellement le gêner. À ceux qui n’ont pas l’autonomie nécessaire pour lire ou feuilleter un livre illustré ou pour formuler des questions, il est important, au moment de la puberté, de dire que vous avez vu les premiers poils, les règles, l’érection, le gonflement des seins.

« Il est utile que les parents marquent le coup, en expliquant à l’enfant que ce qui se passe est normal et que cela arrive. Parce qu’il est en train de devenir adulte. Beaucoup de jeunes handicapés souffrent du manque de reconnaissance de leur statut de grand », estime Sheila Warembourg.

Vers la rencontre sexuelle

Si vous pensez que votre enfant a l’occasion de vivre une rencontre avec un partenaire sexuel, vérifiez qu’il a appris et assimilé des informations sur les préservatifs et la pilule. Un éducateur, le médecin généraliste, un oncle ou une cousine plus âgée peuvent s’acquitter mieux que vous de cette révision. La gêne du jeune adulte à aborder ces sujets avec vous est le signe de sa maturité nouvelle. Vous découvrirez souvent que vous êtes allé plus vite que la musique. Se tenir par la main, se caresser et se faire des bisous : voilà qui peut combler longtemps beaucoup d’amoureux. Anne Tirtoff est responsable d’un groupe de parole à l’APF du Loir-et-Cher et coorganisatrice, avec Ginette Geoffroy, du colloque « Drôle de corps pour une rencontre » sur le thème « I ntimité, pudeur, sexualité ». Des jeunes gens handicapés s’y sont exprimés : « Pour nous, les caresses et les paroles valent tout autant que l’acte sexuel », ont expliqué certains. Ils apprécient d’échanger entre pairs ou avec des adultes de confiance. Un encouragement à suivre les conseils du pédopsychiatre Marcel Rufo : « Les parents doivent être témoins de l’évolution sexuelle de leur enfant. Des témoins pudiques et respectueux, jamais intrusifs, capables de rester à cette bonne distance qui rassure et protège. »

Témoignage :  Ne jamais interdire une relation amoureuse et sexuelle

Christian, père de trois enfants, dont François, 20 ans, atteint de trisomie 21.

« Avant de parler des relations sexuelles, il faut parler des sentiments amoureux qui permettent de mettre en place une relation avec quelqu’un du même âge, avec qui l’on partage les mêmes idées. Pour mon fils et sa copine Elsa, 17 ans, l’amour, c’est vibrer pour quelqu’un, avoir quelqu’un à qui parler, à qui confier ses joies et ses peines. Ils habitent tous les deux chez leurs parents. Quand ils sont en détresse, ils s’appellent. Cela augmente nos notes de téléphone, comme pour nos autres enfants. C’est important pour lui d’être amoureux et que ceux qu’il rencontre soient au courant. François a décroché un CDI à Auchan, ça lui permettra peut-être de concrétiser ses espoirs et de se marier, avec une vraie fête, comme tout le monde. Pour moi, il est essentiel de ne jamais interdire une relation, mais au contraire d’autoriser la naissance des sentiments qui seront la fondation d’une future sexualité réussie. Tout cela n’est évidemment possible que s’il n’y a pas d’interdit a priori. »

 

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