L’espérance de vie s’allonge. Mais parfois, l’ordonnance, soit la polymédication chez la personne âgée, aussi. Entre la prescription du généraliste, celle du ou des spécialiste(s) et celle du personnel hospitalier, difficile de savoir à quel médicament se vouer.

Un traitement contre l’hypertension, un autre pour le cœur, un antidiabétique, un somnifère… L’âge venant, les maux se multiplient et, avec eux, le nombre de médicaments prescrits – les uns par le médecin généraliste, les autres par les différents spécialistes qui suivent le patient ou encore par le gériatre de l’hôpital où il vient de séjourner. Et la liste paraît parfois bien longue.

En 2013, une enquête de l’hôpital Pompidou à Paris concluait que les plus de 80 ans prenaient en moyenne dix médicaments différents par jour. En 2015, l’Association française des consommateurs UFC-Que Choisir relevait, après examen de 347 ordonnances, près de neuf médicaments avalés quotidiennement par les 75 ans et plus. Et en septembre 2016, une étude du laboratoire Teva en partenariat avec l’hôpital parisien de la Pitié-Salpêtrière notait une prise journalière de sept médicaments chez les plus de 65 ans – pour un maximum de vingt-trois médicaments prescrits !

Les risques d’une polymédication chez la personne âgée

Dix, neuf ou sept, si les chiffres varient, le constat reste inquiétant. La consommation de médicaments chez les personnes âgées est très élevée ? « Avec les personnes polypathologiques, ça va vite », reconnaît Benoît de Wazières, chef du service gériatrique du CHU de Nîmes, qui estime toutefois que « les prescriptions ne s’allongent plus autant qu’avant. » De son côté, Jean-Luc Mamou, médecin généraliste et coordonateur à l’Association gériatrique de l’est parisien (AGEP) évoque une « tendance de fond. C’est aussi un problème culturel et il est difficile de lutter contre des habitudes qui se pérennisent… »

Et ce n’est pas toujours sans risque pour le patient âgé. Celui de prendre un médicament à la place d’un autre, par exemple. Celui, surtout, de subir « des effets secondaires ou des complications supérieurs au bénéfice attendu », note le professeur de Wazières. Car au-delà de trois ou quatre molécules prises simultanément, les médecins ne savent guère comment les médicaments agissent et les accidents médicamenteux (hypotension orthostatique, chutes, problèmes cardiaques…) se multiplient. D’autant que l’organisme des seniors, devenu plus fragile, ne supporte pas tous les médicaments aussi bien qu’avant.

Difficile de choisir les médicaments à prendre
Difficile de faire le ménage dans les ordonnances ©Istock

De la difficulté de déprescrire

Aux médecins, dira-t-on, de faire le ménage dans les ordonnances – ce à quoi ils tentent de s’atteler. « J’arrive toujours à trouver un ou deux médicaments à supprimer, notamment en prévention primaire, assure ainsi Benoît de Wazières. » Mais il arrive que, faute de temps et d’alternative à proposer, un docteur cède sur la prescription d’un médicament instamment demandé.

« Le souci existe de part et d’autre du dialogue médical, analyse Jean-Luc Mamou : chez le médecin prescripteur et chez le patient. Si un malade a depuis des années l’habitude de prendre un médicament pour dormir, il ne dormira plus si vous lui supprimez. Il passera quelques nuits sans et reviendra vous dire : ”Je veux mon médicament”. » Et le médecin s’exécute alors. « C’est un peu la solution de facilité de continuer à prescrire, reconnaît le généraliste. Mais dans le cas particulier des somnifères et des tranquillisants, je pense qu’il est extrêmement difficile de modifier des habitudes installées au fil du temps, surtout avec les personnes âgées. »

Prise de médicaments : le poids des habitudes

En cause, une importante force d’inertie constatée par le généraliste. « Très souvent, les personnes âgées restent extrêmement attachées à leur ordonnance. Si un médicament leur a été prescrit cinq ans auparavant et qu’elles ont l’impression, vraie ou fausse, qu’il leur fait du bien, elles acceptent très difficilement de le supprimer. Même si un nouveau médecin leur dit qu’il ne sert à rien ou est contre-indiqué. » Bien que « l’autorité de l’hôpital » rende le dialogue plus simple, Benoît de Wazières observe lui aussi au CHU des patients qui, dès leur sortie de l’hôpital, reprennent l’ordonnance qu’ils avaient avant d’y entrer. « Beaucoup pensent que le spécialiste est au-dessus de tout le monde et que l’ordonnance de l’hôpital est temporaire. Il faut leur faire comprendre, ainsi qu’à la famille, que certains médicaments n’apportent pas grand-chose. »

Polypathologie : difficulté à coordonner les prescriptions

Le gériatre pointe là un autre problème rencontré en cas de polypathologie chez les personnes âgées : la multiplicité des interlocuteurs. Certes, le médecin traitant est censé coordonner l’ensemble du parcours de soin de son patient. Mais il se retrouve parfois en porte-à-faux, par exemple lorsqu’un médicament prescrit par un spécialiste ne lui semble pas, ou plus, approprié. « Si je pense qu’un patient hypertendu prend trop de médicaments et qu’il faudrait diminuer, je peux faire un mot au cardiologue, raconte Jean-Luc Mamou. Mais c’est difficile d’aller contre l’avis du spécialiste. Ce n’est pas confraternel, pas dans les habitudes… » Quant au patient à qui il suggère la modification, « il vous répond très souvent : ”Le spécialiste m’a dit que c’était important, je ne supprimerai pas ce médicament”. »

Une réalité complexe, donc, qui nécessite encore un gros travail d’information – auprès des médecins, des patients et de leur famille – pour une prise en charge la plus juste et la plus sûre possible.

 

Ressources :

Personnes âgées et polymédication, l’étude pharmaco-épidémiologique du laboratoire Teva

Le résumé de l’enquête d'UFC-Que Choisir 

Consommation médicamenteuse chez le sujet âgé, un article du professeur Sylvie Legrain pour la Haute autorité de santé (HAS)

L’Association gériatrique de l’est parisien (AGEP